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 Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
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Abban MacElstair
Lofteur ( 19 ans 1/2 )



Inscrit le : 22 Déc 2007
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MessageSujet: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Dim 6 Jan - 0:10

Loin de là, loin du Japon, quelque part dans une université écossaise, une jeune fille regardait des rayons de livres, reliés de cuir, alignés par une archiviste méticuleuse sur les lourdes étagères en chêne, vieillies par le savoir, qui peuplaient l'immense bibliothèque de ce lieu de haute érudition.

Chaque ouvrage, chaque titre ou presque, la renvoyait à un souvenir. Un souvenir de lui. Abban. Son nom hantait encore ses souvenirs, après toutes ces années. Elle l'avait connu jeune, dans sa plus tendre jeunesse, et elle l'avait aimé. Sans le savoir d'abord, et avec toute la fougue du désespoir. Abban était parti. Elle avait fait des efforts, mais elle n'avait jamais compris pourquoi.

Tout le problème était là. Elle ne l'avait jamais compris, lui. Il avait été la lumière et l'ombre de sa vie. Sa joie, pétillante, sensuelle, douce et solaire, l'avait enveloppée et baignée pendant toutes ces années. Mais elle avait sans cesse était confrontée à l'étrange profondeur de cet esprit qui ne fonctionnait pas comme les autres, à cette intelligence apparemment sans borne qui était arrivée trop tôt, trop jeune, et l'avait toujours inquiétée.

Loin d'elle, loin au Japon, quelque part dans un bâtiment mystérieux financé par un riche directeur, un jeune homme regardait des rayons de livres, reliés de cuir, alignés par un bibliothécaire méticuleux, sur les lourdes étagères en chêne, jeunes encore de l'atelier, qui peuplaient la petite salle de ce doux lieu de lecture.

Chaque ouvrage, chaque titre ou presque, le renvoyait à une musique. Une partition. Il y avait là une fugue, ici un concerto, une symphonie et un morceau pour quatuor. Abban MacElstair parcourait les rayonnages, ses yeux ténébreux pétillant d'intérêt, abordant avec une vivacité admirable les livres. Aucun titre ne lui résistait : à croire qu'il parlait toutes les langues.

En ce début d'après-midi, malgré la saison, des rayons de Soleil chaleureux faisaient voler la poussière qui s'échappaient des gros volumes. La petite bibliothèque était vide, et Abban seul parcourait les lieux. Une solitude qu'il goûtait avec plaisir, pour en avoir l'habitude, lui, le fugueur éternel qui s'était construit sa propre réalité.

Il était étrange, ce jeune Ecossais perdu au Japon, avec ses cheveux de jais, ses yeux sombres et son visage d'une mélancolique poésie, ce regard où étincelle une intelligence joyeuse, vive, encore jeune, jeune et lointaine pourtant, parfois mélancolique. Il était étrange, ce jeune homme aux mouvements de félin, à la sensualité voluptueuse sans jamais être provocante, sans cesse à la limite de la danse. Il était étrange, ce lecteur aux dix langues, ce puit de sciences fait de jeunes briques, ce paradoxe sans attache, charmeur de mondes et charmé du monde.

Et puis, il y avait ce phénomène étrange qui se produisait lorsqu'il était dans une pièce : le monde se fondait en lui. Les bruits, les couleurs, les choses, même les plus insignifiantes, cette chaise, ce rideau, semblaient transfiguré par sa présence, parce qu'il portait sur elles un regard si pénétrant, si intéressé qu'elles prenaient comme un sens nouveau, mystérieux, dont l'amorce se révèlerait mais dont le secret resterait son entière propriété, à lui qui avait l'impression de savoir si peu de choses.

Abban avait finalement trouver un livre, un livre en russe. C'était une pièce de théâtre, une pièce de Tchekhov, qu'il avait déjà lu.
Les Trois Sœurs. Il s'était assis par terre, simplement, contre l'une des étagères adossé, une jambe repliée, l'autre étendue, simple et complexe, simple et mystique, simple et étrange, dans la pâle timidité du Soleil hivernal qui faisait briller ses mystères.
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Timoé Desys
Lofteur ( 18 ans )



Inscrit le : 02 Jan 2008
Messages : 59

MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Dim 6 Jan - 13:24

Parce que c’était l’hiver, parce qu’il faisait un peu froid, Timoé avait décidé de commencer sa visite par l’intérieur du loft. Il avait eu de la chance. Il n’avait pas pataugé comme beaucoup de nouveaux arrivants dans le hall, à hésiter entre le grand escalier et toutes les autres portes. À peine était-il entré qu’il avait aperçu un jeune homme, apparemment habitué des lieux, vu son pas assuré. Comme il n’avait pas de fierté stupide pour le retenir, Tim lui avait tout simplement demandé le chemin des chambres, que l’autre lui avait gentiment indiqué.
Il était donc allé, valise en main, jusqu’au deuxième étage et avait déposé ses affaires dans un coin, avant de refermer doucement la porte. Quoi de plus enfantin ?

Timoé, avait, par chance, un très bon sens de l’orientation. Il en était conscient, et s’en accommodait fort bien. C’est surtout grâce à cela qu’il avait réussi à survivre dans ce vaste pays qu’est le Japon, notamment lorsque l’on vient d’Amérique et que l’on ne connaît pas un mot de la langue. Il avait repéré les bâtiments principaux, les plus grandes rues, et de là s’était peu à peu éloigné pour découvrir le reste, comme un explorateur qui découvrirait le monde.
Il avait prévu de faire pareil à Hateshinai, mais tout cela serait beaucoup plus facile, car beaucoup plus petit. L’imposante prestance du loft ne lui faisait pas peur. D’ailleurs, à peine arrivé, il avait décidé de s’atteler à la tâche. Le plus tôt sera le mieux, se disait-il, de plus il aurait peut-être la chance de croiser Azrakel.

Azrakel. C’était devenu une obsession. Deux ans avaient suffi pour qu’il devienne sa raison de vivre. Azrakel était à la fois le Dieu et le Diable, le Jour et la Nuit. Oh, Timoé avait bien essayé de s’intéresser à d’autres hommes, mais le bassiste était plus fort que lui, et chaque fois il revenait dans ses rêves. Il hantait ses rêves. Timoé essayait de se persuader qu’il ne s’en rendait pas compte, mais au fond de lui, le jeune homme savait très bien qu’Az était on ne peut plus conscient d’être la lame qui lacérait son cœur.

L’escalier lui semblait long. Beaucoup plus qu’à la montée, en tout cas. Etait-ce parce qu’il regardait ses pieds se poser sur chaque marche blanche ? Timoé avait besoin de détail. Il voulait connaître ce lieu, le faire sien. Il voulait être chez lui. Il effleura du doigt la feuille d’une plante verte qui reposait dans le Hall. Depuis quand était-elle là ? Connaissait-elle les occupants du loft, et détenait-elle leurs plus sombres secrets ? Etait-elle, comme lui, nouvelle, et regardait-elle d’un œil curieux les passants ? Souvent, il se surprenait à envier les objets, ou les végétaux, ou les animaux domestiques. Il voudrait bien en être un. Un rasoir, par exemple, pour effleurer sa barbe naissante, à peine rugueuse, qu’il s’efforcerait d’effacer chaque matin. Ou un petit chien, que son propriétaire câlinerait à loisir. Ou une plante, pour pouvoir le regarder, le détailler sans être rejeté, et se voir mourir dans ses yeux. Je vous laisse deviner qui serait le possesseur de tout cela.

Secouant la tête, le blond quitta enfin de la pièce. Il l’aimait bien, ce hall. Il était blanc, grand, clair. Il laissait entrer la douce lumière, et offrait une longue perspective d’avenir à ceux qui pénétraient ici. L’architecte avait visé juste. Toutes ces portes, ce grand escalier, tout montrait que rien n’était tracé d’avance, qu’il était possible d’avoir plusieurs avenirs, qu’il y avait des passerelles pour changer de voie, si jamais on ne se plaisait plus à un endroit.

Un beau message d’espoir, en somme.

Ne perdant pas de temps, Timoé emprunta un couloir au hasard. Voilà, sa soif de découverte s’était réveillée, et ses sens s’étaient mis automatiquement à l’affut. C’était toujours comme cela. Marchant doucement, une main trainant sur le mur, Tim regardait tout. Un couloir d’apparence anodine recelait beaucoup de choses. Regardez cette petite araignée, dans le coin, là bas, dont la toile est si joliment éclairée par un rayon de soleil que l’on dirait des fils d’or…

C’est ainsi que ses pas, au fil du temps, le menèrent jusqu’à la bibliothèque. Comme le jeune homme l’avait fait précédemment, il poussa légèrement la porte qui pivota silencieusement. Aussitôt, une odeur de vieux lui emplit le nez, suivit d’une chaleur bouffante. Son regard parcourut la pièce, et s’arrêta, non pas sur un livre, mais sur une forme qui lisait non loin. Légèrement, il l’effleura de ses iris bleus, silencieux pour ne pas le déranger. Dans ses yeux, ne brillait qu’une petite touche de curiosité.
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Abban MacElstair
Lofteur ( 19 ans 1/2 )



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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Dim 6 Jan - 14:03

Abban MacElstair avait-il jamais aimé ? Aimer comme Timoé, ce jeune homme qu'il ne connaissait pas encore aimait. Aimer au point de vouloir mourir pour renaître dans une chose, dans une plante. Aimer au point de s'abandonner tout entier à l'autre, au point de ne plus être soi. Aimer non pas pour vivre, non pas pour goûter à la douceur de la proximité, de la contemplation ; aimer comme un besoin, comme une pénitence, comme une religion.

Sans doute pas. Abban était égocentrique sans être égoïste. Un véritable mystère. Il voulait tout donner aux autres, mais pour lui, tout était lui. Le monde tout entier se transformait dans son esprit, et ses yeux de ténèbres déversaient ce monde nouveau sur le monde ancien, mêlait à la réalité commune sa réalité propre, apparemment semblable et pourtant entièrement différente.

Il n'en avait pas vraiment conscience. Tout cela était si naturel, pour lui. Le monde, tout entier, les êtres et les choses, tout était une vaste mélodie, un ensemble harmonieux dont les muettes dissonances elles-mêmes abritaient les plus grands des bonheurs musicaux. Il n'avait pas conscience que cette mélodie était la sienne, que le monde, sans dieu ni harmonie, sans lui, sans ses yeux, demeurerait froid. Absurde.

Un tel être ne pouvait pas aimer. Abban avait de nombreuses qualités. Et sans doute était-il un agréable camarade, sans doute pouvait-il faire naître l'admiration, l'amour, la passion. Mais tout était en lui, et lui était partout. Il ne pouvait s'oublier, s'abîmer en un autre. Ce petit drame de son être, le jeune homme n'en avait pas encore tout à fait conscience. Il n'avait jamais ressenti cette sensation étrange : l'envie d'aimer.

Tel était le fossé invisible et pourtant presque infranchissable qui séparait, dans la bibliothèque encore matinale des rayons timides, malgré les premières heures de l'après-midi, les deux jeunes hommes. Personne ne pouvait parier sur le fait qu'ils puissent arriver à se comprendre, étant l'un et l'autre situés à deux extrémités du jeu des sentiments. Ou plus exactement : en deux mondes différents.

Abban n'avait pas entendu Timoé entrer dans la bibliothèque. Mais, au bout de quelques secondes, le jeune Ecossais leva ses yeux nocturnes du livre qu'il lisait, pour les déposer, naturellement, et avec cette forme de douceur confiante et joueuse qui lui était propre, sur le nouveau venu, sans marquer plus de surprise que cela, de voir apparaître quelqu'un comme surgi du néant.

Le compositeur n'eut pas de mal à deviner, d'après le physique de Timoé, qu'il n'avait rien d'un Asiatique. A ses vêtements, le jeune homme crut même deviner qu'il était Occidental, peut-être anglo-saxon. Soucieux de vérifier ses théories, Abban lança, chantonna presque, dans sa langue maternelle, l'anglais :


« Bonjour. »

Avec une souplesse remarquable, l'Ecossais se releva du sol. S'approchant de Timoé, avec son livre en cyrillique à la main, ce qui pouvait amener à se demander combien de langues cet anglophone qui lisait du russe au milieu du Japon pouvait bien parler, il lui adressa ce sourire naturellement charmeur, et pétillant, qui était en quelque sorte sa marque de fabrique :

« Je suis Abban. Abban MacElstair. Enchanté. »

Il avait continué à parler en Anglais. Même si l'inconnu n'était pas originaire du Royaume-Uni, d'Australie ou d'Amérique, s'il était Occidental, il y avait somme toute de fortes chances qu'à son âge il sache parler quelques mots de la langue de Shakespeare. De toute façon, Abban pouvait fort bien changer de registre. Ce n'était pas les possibilités qu'il lui manquait.

Il n'avait pas tendu la main, mais dans ses yeux plus noirs qu'une nuit sans Lune, dansait une lueur chaleureuse, celle-là même qui s'appropriait en permanence le monde.
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Timoé Desys
Lofteur ( 18 ans )



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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Dim 6 Jan - 16:06

Souvent, les gens différents se comprennent mieux que deux êtres semblables. Ils sont complémentaires, en fait. Dans chacun, se trouve une faiblesse ou une force, une qualité et un défaut, que l’autre n’a pas. Cependant, cette affirmation ne fonctionne que pour deux personnes qui sont prêtes à se remettre en question. Même inconsciemment.

À présent, la question est : Est-ce que Abban McElstair accepterait-il de se remettre en question ? Cela paraît difficile. Et Timoé, verrait-il seulement qu’il faut en passer par là pour faire naître un embryon d’affection entre eux ? Rien n’est moins sûr. Car Tim ne côtoie que les gens avec qui il se sent naturellement bien, où la relation avec l’autre s’établit automatiquement, sans aucun besoin extérieur. Il rechigne à faire des efforts avec ceux qu’il ne comprend pas. Leur amitié semble donc incompatible, voire même impossible. Mais il ne faut surtout pas être catégorique. Après tout, les miracles existent, n’est-ce pas ?

Évidemment, Timoé n’était pas japonais. Quiconque l’aurait vu l’aurait deviné tout de suite. Déjà, ses cheveux blonds jamais colorés ne font pas vraiment parti de l’héritage génétique des Asiatiques. Ensuite, ses yeux bleus sont également rares de ce côté du monde, et puis, sa peau pâle contraste légèrement avec celle des gens du pays. Timoé, habillé d’une veste brune sur un jean délavé, n’avait vraiment rien d’un Nippon. Aussi fut-il soulagé lorsque l’inconnu s’adressa à lui en anglais, la langue qu’il parlait depuis toujours. Il montra sa satisfaction grâce à un petit sourire reconnaissant. Il ne savait comment, mais l’homme avait deviné ses origines. D’une voix douce, il répondit :

- Bonjour…

Avant qu’il pose une question, Tim demanda.

- Vous aviez deviné que je n’étais pas d’ici, ou vous ne parlez pas vous-même le japonais ?

Le garçon le regarda se relever, et il ne put s’empêcher d’admirer la grâce du personnage. Pourtant, il n’en montra rien. Ce n’était pas cette petite démonstration qui pourrait l’émouvoir, lui il avait quelqu’un d’autre, et sûrement aussi beau. Azkarel.

Un nuage, au dehors, cacha le soleil si bien que la luminosité baissa un peu dans la pièce. Seul un trait de clarté réussit à s’échapper de la masse cotonneuse, et alla directement passer entre le visage d’Alban et celui de Timoé. Cette petite chose soutira un sourire amusé au blond et il s’amusa à poser un doigt sur le rayon insaisissable. L’écossais se présenta. Reportant son attention à celui-ci, Tim baissa doucement la main et esquissa un demi-sourire plein de gentillesse.

- Moi, c’est Timoé Desys. Ravi de faire votre connaissance.

Aucune trace d’hypocrisie dans sa voix. D’ailleurs, il ne faisait jamais de faux compliments. Avec Tim, tout était on ne peut plus clair.

Enfin, le jeune homme remarqua la livre. Il remarqua le livre, mais ne put déchiffrer le titre. Furtivement, son regard azur se posa sur le visage d’Alban, y guettant une quelconque réaction, comme un sourire supérieur, par exemple. Il ne vit ou rien, ou alors ne le décela pas.

Gardant le silence un instant, il finit par déclarer.

- Votre livre est joli.

Non, il n’avait pas demandé de quoi cela parlait, ni s’il était bien écrit. Il s’en fichait bien. Après tout, cette bibliothèque était remplie d’ouvrages, et il devait en avoir des tonnes bien mieux que celui-là. Par contre, peu devaient avoir une couverture aussi belle, où l’on voyait 3 jeunes filles en train de faire de la balançoire*, heureuses de vivre.

[* Ça, c’est dans mon édition ^^’ ]


Dernière édition par le Dim 6 Jan - 21:08, édité 1 fois
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Abban MacElstair
Lofteur ( 19 ans 1/2 )



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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Dim 6 Jan - 16:31

Un sourire volait sur les lèvres d'Abban. Un sourire volait toujours sur les lèvres d'Abban, un sourire pétillait dans ses yeux, un sourire se glissait dans ses mouvements. Abban était heureux. Non de ce bonheur qui se rattache à quelques détails, à quelques sensations particulières, à un être aimé, mais de ce bonheur insolent et serein, de ce bonheur confiant et inébranlable, ce bonheur inattaquable qui sourde au plus profond d'un être, s'élève aux confins de ses hauteurs, l'enveloppe tout entier et s'évapore enfin autour de lui, en une brume voluptueuse, le bonheur d'exister, le bonheur d'appréhender le monde d'une façon particulière, intime et presque mystique.

Abban avait conscience de sa différence. Il avait même conscience que, pour bien des personnes, ses extraordinaires capacités, sa disposition à parler une dizaine de langues, à tout retenir, à composer de la musique complexe dès sa plus tendre jeunesse le plaçait au-dessus des gens. Mais voilà, il y avait une chose que Abban ne comprenait, ne comprendrait sans doute jamais, c'était la confrontation.

Les rapports de force qui pouvaient régir la vie échappaient complètement au jeune homme. Tout ce qui lui importait, c'était d'entrer en contact avec le monde, de se mêler en lui. Il était un génie ? Sans doute. Tant mieux. Mais peu lui importait, en réalité, de dominer qui que ce soit. Certains l'accusaient de manquer d'ambition ; il se reconnaissait ce défaut, et s'en réjouissait. Le sourire d'Abban, oui, le sourire d'Abban n'avait rien de supérieur.

La question de Timoé, puisque c'était comme cela qu'il s'appelait, accentua un peu son sourire, qui devint amusé sans être moqueur. Abban passa une main dans ses cheveux aussi sombres que ses yeux avant de murmurer, d'une voix à mi-chemin entre le mystique et le drogué, une voix subtilement musicale :


« J'avais deviné. Ce n'est pas très compliqué. Mais sinon, je parle le japonais. En fait, je parle dix langues, environ, alors si une t'inspire plus encore que l'anglais, ça ne me dérange pas. »

Il avait dit cela sans se vanter, avec un ton si naturel que l'on aurait pu croire que, pour lui, manier autant de langage à un âge si peu avancé relevait de la pure normalité. Il fallait préciser sans doute que Timoé était tombé sur Abban dans un de ses moments d'excitation joviale, durant lesquels le jeune homme était aussi dérangé que sympathique. Sauf si, bien sûr, l'on espérait trouver un peu de normalité, auquel cas il pouvait vite devenir un peu inquiétant.

Ses yeux de jais se plongèrent dans ceux de Timoé, sans frémir. Abban regardait toujours tout le monde dans les yeux. Un moyen de s'assurer de la franchise des autres, et de prouver la sienne, également. Au mot du presque inconnu sur le livre, Abban quitta des yeux le jeune homme pour observer la couverture.

D'une voix pensive, il murmura :


« C'est vrai. Je n'avais pas fait attention. »

Il releva les yeux pour ajouter :

« Ce sont Les Trois Soeurs. Une pièce d'Anton Tchekov, un dramaturge russe. J'ignore si tu connais. »

Son regard se perdit ensuite sur la bibliothèque, balayant les rayons. Il en avait parcouru quelques uns, et les titres des livres qui les composaient s'étaient imprimés dans son étonnante mémoire. D'une voix dont la douceur suggérait une proposition d'aide, Abban reprit la parole :

« Tu cherchais un ouvrage en particulier ? »

En disant cela, Abban s'était légèrement éloigné, pour rejoindre une étagère dans laquelle il rangea son livre. Manifestement, il n'avait plus désormais l'attention de se replonger dans sa lecture. Après tout, il s'était fixé comme objectif de tisser le plus de liens possibles avec les personnes logées dans ces lieux, et puisque Timoé n'avait pas l'air particulièrement antipathique, le jeune compositeur ne voyait pas d'obstacles à ce projet.
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Timoé Desys
Lofteur ( 18 ans )



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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Dim 6 Jan - 19:41

Dix langues. Dix langues, c’était beaucoup, quand même. Qu’aurait-il fait en sachant parler dix langues, lui ? Il aurait voyagé, sûrement. Mais à quoi bon ? Il avait déjà voyagé, et Azkarel parlait l’anglais –fort heureusement- et tout compte fait, c’était surtout avec lui qu’il avait envie de parler. C’était égoïste, il en était conscient, mais vraiment… de toute façon, il aurait confondu les mots. Oui, dix langues, ce n’était pas pour lui. Quoique, le japonais l’aurait bien aidé…m’enfin, il commençait à saisir certaines subtilités, et se débrouillait plutôt bien. Tout n’était qu’une question de temps avant qu’il maitrisât ce langage complexe. Et il ne reculait pas devant le travail. Ne pouvant s’empêcher d’être impressionné, il répondit :

- Oh, non, l’anglais va très bien. C’est ma langue maternelle. Moi, je ne suis pas vraiment linguiste, en fait…

Même s’il trouvait le jeune homme un peu curieux, un peu bizarre, son air sorti d’un autre monde lui plaisait bien. Mais il était quand même un peu mal à l’aise, pour une raison qu’il ignorait. Peut-être cette curieuse impression de ne pas être sur la même longueur d’onde ?

Ses deux billes sombres le firent tressaillir. C’était bête, mais Timoé n’aimait pas tellement soutenir le regard des gens. Il baissait automatiquement les yeux quand cela arrivait, ressentant un stupide sentiment d’infériorité. Il avait l’impression d’être trop petit, trop chétif, pour soutenir ces yeux lourds, profonds, sans fonds. Lui, avec ses yeux bleus où l’on pouvait facilement lire ses sentiments à travers l’eau, il avait l’impression de s’attaquer à la muraille de Chine lorsqu’il croisait un regard ténébreux. Pourtant, il décida d’affronter Alban. Une lueur de défi, pourtant indésirée, brilla dans ses prunelles. Lorsque le contact visuel fut rompu, inutile de dire que Tim sentit un poids considérable se dégager de ses épaules.

A son explication, il secoua la tête. Non, il ne connaissait pas. Il s’autorisa un sourire en coin. Les personnes qui donnaient des informations sur tout, ayant presque besoin de faire cela, alors que leurs interlocuteurs n’avaient rien demandé, l’amusaient toujours. Enfin…

Plissant les yeux, Tim balaya aussi les rayonnages de livres du regard. Après tout, il était là pour visiter, n’est-ce pas ? La pièce était grande, et contenait beaucoup d’ouvrage. Les étagères qui les soutenaient étaient en bois, mais il se dégageait tout de même une atmosphère plutôt moderne, non, indéfinissable. Une atmosphère qui aurait traversé les temps.

A sa proposition d’aide implicite, le jeune homme revint à Alban. Une douceur de coton était en permanence présente dans son regard, tel un voile léger et blanc. Tim esquissa un sourire un peu désolé.

- Eh bien, non. En fait, j’ai poussé la porte par hasard. Je suis nouveau, du coup je visite. Il faut que je m’installe, que je m’adapte, alors je vais remettre la lecture pour plus tard.

Il avait dit cela comme l’on énonce un fait, sans chercher à dénigrer l’importance des livres, au contraire.

- Tu es ici depuis longtemps ?

Il le suivit des yeux, et, commençant à en avoir marre d’attendre debout, il avança dans la pièce, lui qui était resté jusqu’à présent sur le pas de la porte ou guère plus loin.
Trouvant un fauteuil non loin de là, il le rejoignit, le bruit de ses pas étouffé par la moquette.
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Abban MacElstair
Lofteur ( 19 ans 1/2 )



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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Dim 6 Jan - 20:10

Abban ne se rendait pas tout à fait compte de la gêne que son regard faisait peser sur le jeune homme inconnu. Il n'était pas doué pour cela, bien sûr. Il comprenait la musique, l'harmonie des choses, il la comprenait en entier. Mais les êtres, leurs aléas, tout cela restait un mystère pour lui. Même pas un mystère : il n'en soupçonnait pas l'étendue.

Le jeune Ecossais esquissa un sourire en entendant la remarque de Timoé. Il visitait ? Abban songea à Haruka, qui aurait bien fait de visiter également. Cela lui aurait évité de se perdre tout le temps. Le jeune homme se demanda quelques secondes ce que son camarade de chambre pouvait bien faire, puis son esprit revint vite sur l'inconnu.

Abandonnant les étagères du regard, il balaya la pièce de ses yeux ténébreux, avant de retrouver Timéo, qui avait investi un fauteuil. Sage décision. Le compositeur le rejoignit, et s'assit également sur un fauteuil, en face, avec cette éternelle grâce féline qui lui donnait cet air à la fois voluptueux et étrange.

Lorsque Timéo lui demanda s'il cela faisait longtemps qu'il vivait dans le loft, le sourire du jeune homme s'effaça brusquement. Ses yeux s'assombrirent, noirs, terriblement noirs, et sans issue, tout entier tournés vers le passé, et la succession d'évènements qui l'avaient conduit ici. Il s'était senti épuisé, si épuisé, comme dans un désert.

Et puis l'Ecosse lui manquait un peu. D'ailleurs, cela le comblait de joie de pouvoir parler un peu anglais avec quelqu'un. Au bout de toutes ces années, l'éloignement avec son pays natal se faisait sentir. Il y avait une atmosphère particulière à l'Ecosse, une mélodie propre à ce paysage verdoyant et mystérieux qui s'était toujours reflétée dans son être. Cette mélodie, il ne l'entendait plus.

Chassant ces noires pensées d'un soupir mélancolique, il écarta de son visage une mèche de cheveux noirs et glissa à nouveau son regard dans celui de sa nouvelle connaissance. Un sourire où se mêlait mélancolique et douceur, un sourire qui le rendait un peu lointain, vint occuper ses lèvres :


« Non, pas vraiment. Quelques jours, une semaine tout au plus. »

Abban se rendit compte que les jours étaient passés sans qu'il eût pris la peine de les compter. Il ignorait depuis combien de temps exactement il était ici. Cette pensée le perturba légèrement, parce qu'il s'était promis de ne pas s'éterniser, de ne pas rester trop longtemps, de ne pas se reposer. Il voulait souffrir, bien sûr, car de la souffrance naissait la création.

Quelques secondes, son regard se détacha de celui de Timoé pour se perdre dans le vide. Abban n'avait pas vraiment envie de partir. Plus maintenant. Cela faisait des années qu'il recherchait la paix, et il l'avait enfin trouvée, ici, à l'abri de tout. Et cependant, il sentait bien que cela ne pourrait pas durer.

Au bout de ces quelques instants, ses yeux, encore un peu plus tristes, rejoignirent de nouveau le bleu de ceux de Timoé. C'était un regard où se lisait la profondeur de l'expérience, une profondeur inhabituelle pour quelqu'un de cet âge, et Abban avait l'air d'être à la fois jeune et âgé. Encore un paradoxe de plus.

Sa voix s'éleva à nouveau dans le silence :


« Si tu veux trouver une pièce en particulier, dis le moi. »

Il sembla quelques instants encore plongé dans sa réflexion triste avant d'esquisser un sourire qui se rapprochait de celui, plus joyeux et pétillant, avec lequel il avait accueilli l'inconnu :

« D'où viens-tu ? »

Ses yeux, eux aussi, pétillaient de nouveau. La tristesse s'était enfouie, une fois de plus, dans les profondeurs de son être, attendant sans doute le pire moment pour ressurgir en un noir bouillon, dans une de ses crises d'apathie, qui le rendait pareil à la mort. Enfouie, avec les autres facettes cachées de la personnalité d'Abban.

[A la semaine prochaine !]
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Timoé Desys
Lofteur ( 18 ans )



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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Ven 11 Jan - 23:24

Manifestement, ce n’était pas la question à poser. Le jeune homme, un peu embêté de s’être ainsi montré indiscret, décida de se taire. Il baissa les yeux. C’était la meilleure chose à faire.
En même temps, sa curiosité le titillait un peu. Sa curiosité s’animait souvent, à vrai dire, même si aucun signe extérieur ne venait le prouver. De loin, Tim semblait être un garçon indifférent, mais rien de plus faux. Il ne faut surtout pas se fier aux apparences. Bref, cette fois ci, notre cher blondinet se demandait quel genre de passé, ou de problèmes, pouvait avoir son interlocuteur pour qu’il se renferme aussi soudainement.

N’y résistant pas, il détailla discrètement Abban pendant un instant. Sa tête était légèrement inclinée vers le bas, signe d’une certaine fatigue ou tristesse, et son regard était devenu vague, perdu, ailleurs. C’était sûrement de la nostalgie, qu’il éprouvait là. Ou alors une erreur passée qu’il n’avait pas pu réparée. Oui, Timoé aimait bien faire de la psychologie, ou se donner l’illusion de comprendre les gens. Essayer de comprendre les gens. Belle phrase, n’est-ce pas ? Mais l’être humain est incompréhensible…

Tim n’avait pas vraiment l’habitude de faire face à la mélancolie. Lui-même l’exprimait souvent, mais c’était différent. C’était inconscient, il ne s’en rendait pas vraiment compte, alors que la voir peinte sur le visage de quelqu’un d’autre, si présente, c’était assez déstabilisant. Timoé aurait bien envie d’effacer ce sourire triste, comme une enfant gommerait une faute d’orthographe, mais il savait bien que c’était impossible. Déjà, il ne connaissait pas Abban. Ensuite, il n’était pas tout à fait sûr de vouloir écouter son histoire, bien conscient qu’elle risquait de ne pas être très jolie. C’était peut-être égoïste, mais le jeune homme savait qu’il avait beaucoup de chance : il n’avait pas connu de problème dans son enfance, avait eu peu affaire aux homophobes, sa seule contrariété résidait en la seule personne d’Azrakel. Et encore, le simple fait de le regarder le comblait de joie. Il voulait donc garder son bonheur, jalousement, sans devoir le teinter d’amertume.

Réveillé par la voix du brun, il secoua légèrement la tête. Acquiesçant, il répondit :

- J’y penserais.

Puis la conversation repris, là où ils l’avaient laissé, comme s’il n’y avait eu aucun accroc, aucune fausse note. Son sourire charmant revint sur les lèvres d’Abban, et l’attitude douce du blond vint prendre la place de la réflexion, naturellement.

- J’habitais à Albany, New York. C’est assez loin…

Il ramena ses jambes sur le fauteuil, les croisant en tailleur.

- Il y a beaucoup de monde qui parle anglais, ici ?

Ah, ces Américain et le monopole de la langue… Inutile de dire que si la réponse se révélait positive, Tim s’autoriserait un peu plus de temps pour approfondir son japonais.

Timoé fronça les sourcils, et posa ses yeux bleus sur son partenaire.

- Tu n’as pas l’accent Américain. Tu viens de Grande Bretagne ? Ou peut-être du pays de Galles ?

Avouons-le, son pays manquait aussi à Timoé. Sa bonne vieille Amérique, avec tous les défauts qu’elle comportait, lui semblait mille fois mieux que le Japon, endroit où la population était trop polie, trop maniérée, trop sage. Et encore, son mal du pays devrait beaucoup moins se faire sentir, comparé à Abban.

[Bonsoir ^^ Bon, désolée, je serais pas trop présente ce week end, et pas du tout le week prochain ^^']
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Abban MacElstair
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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Sam 12 Jan - 16:02

Un Américain. Abban esquissa un sourire amusé, avec cette façon toute personnelle qu'il avait d'être à la fois amusé et bienveillant, un peu comme ces vieux sages que l'on croisait dans les livres, ceux chez qui les années ont donné le droit de sourire de la vie et la sagesse la possibilité de l'accepter. Abban n'avait sans doute ni une si longue expérience, ni une véritable sagesse, mais son tempérament joyeux faisait naître chez lui cette douceur de caractère qui semble écarter toute pensée offensante.

Ceux qui n'avaient pas connu les terribles et destructrices colères de l'Ecossais ne pouvaient que rarement s'imaginer à quel point il pouvait être à la fois sombre et lumineux, tant il avait air à proprement parler féerique, onirique, comme coupé de toutes les réalités, et partant de toute vexation, à la fois pour le meilleur, c'est-à-dire une inaltérable force joyeuse, que pour le pire, une conscience discutable des choses et des gens.

La mélancolie avait donc été aussi fugace et éphémère qu'elle aurait pu, de bon droit, s'installer durablement chez lui, à l'évocation soudaine de ses péripéties encore fraîches à son esprit. Quelques secondes étaient parvenues à la mettre en fuite, et maintenant Abban s'amusait simplement du fait que Timoé fut Américain.

Pour peu que Timéo eût vécu dans les villes des Etats-Unis, il y avait bien des chances pour qu'il fût aussi séparé des réalités japonaises, et donc du comportement de la majeure partie de leurs camarades de vie, qu'il aurait pu l'être, lui, l'Ecossais, si son long voyage ne l'avait pas habitué à s'adapter rapidement à ces changements.

Peut-être que, malgré tout, malgré son comportement aussi énigmatique que parfois inquiétant, malgré sa raison toujours prête à sombrer dans un délire certes fantasque et charmant mais un délire tout de même, Abban était-il une chance pour Timoé, en cela qu'il était un occidental point d'appui dans cet univers dépaysement.

D'ailleurs, le jeune compositeur n'eut pas de mal à comprendre que la question linguistique de sa nouvelle connaissance trahissait une légère anxiété à l'idée de se couper assez résolument de son passé et de son pays pour devoir utiliser une autre langue que la sienne, adopter un autre mode de vie.

Mais Abban devait bien se résoudre à le décevoir : il y avait très peu d'apparence qu'il fût possible que le loft abritât un grand nombre d'anglophones. La majeure partie de ses habitants devaient être Japonais, et manier avec plus d'aisance les langues asiatiques que l'anglosaxon. Il appuya néanmoins sa réponse d'un sourire réconfortant :


« Je ne connais pas tout le monde, loin de là, mais j'en doute fort. Si tu as des problèmes, je peux faire le traducteur. »

Lorsque le regard bleu de Timoé investit le sien, Abban n'eut pas de mal à le soutenir. Les profondes ténèbres de ses yeux avaient cette intolérable profondeur qui semblait être à même d'absorber n'importe quel regard, fût-il des plus perçants. Avantage dont Abban faisait un usage constant, afin de rester toujours impassible dans l'adversité.

Une main fine de pianiste vint écarter du visage une mèche de jais, avant que le dit pianiste, entre autres, ne réponde :


« Non, effectivement. J'ai été élevé en Ecosse. Mais comme j'ai vécu en France, en Allemagne, en Belgique, en Russie, en Chine, mon accent est parfois un peu changeant. »

Une telle réponse, associée à la fugace mélancolie d'Abban, ne pouvait que laisser entrevoir à quel point la vie d'un homme si jeune avait été décousue, rocambolesque. Il y avait, sur ce point encore, autant de distance entre l'existence somme toute assez calme de l'Américain et la bohème de l'Ecossais.

A croire que le destin s'était amusé à mettre en présence deux individualités dont chaque détail se révélait les devoir opposer, à mesure qu'ils se découvraient. Ni Timoé ni Abban n'en avait bien sûr conscience, mais il était probable que cette distance leur réservait ou des conflits intolérables ou bien de ses sympathies facétieuses qui se plaisent à unir les contraires dans une solidarité complémentaire.
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Timoé Desys
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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Dim 13 Jan - 16:25

Timoé était en train de songer qu’il ne dirait jamais la raison de sa venue au Japon. Vraiment, plus il y pensait, plus il en prenait conscience, cette raison était complètement ridicule. Quitter son pays, sa ville, ses amis, pour un homme qui ne l’aimait pas. Quoi de plus sot ?
Il présumait que beaucoup de lofteurs venaient ici pour se protéger du monde extérieur, se remettre de leurs blessures, et en établissant la liste de leurs malaises, il se sentait de moins en moins à sa place. Jusqu’à présent, il avait agi sur un coup de tête, sans vraiment se soucier de son avenir. Il avait débarqué au Japon, s’était trouvé un hôtel miteux, dormant parfois sous un pont, et il s’était battu chaque jour pour pouvoir manger, et retrouver Azrakel, sans ne penser à rien d’autre. Maintenant qu’il était enfin posé, et si prés du but, dés le premier jour il se mettait à douter, comme si toutes les interrogations qu’il aurait pu avoir se déversaient dans ses pensées, tel un barrage qui céderait à la pression de l’eau.

D’ailleurs, la réponse d’Abban ne fit que l’enfoncer, et renforcer son abattement. Tim, bien sûr, n’était pas naïf, il savait bien qu’au Japon, les gens parlaient japonais, point barre, mais il aurait voulu un peu de soutient, une pointe de compassion, même si cela exigeait un tout petit mensonge que de toute façon il n’aurait pas cru. Pourtant, on ne peut nier que le sourire réconfortant d’Abban le rassura un peu, mais il aurait voulu en plus une petite phrase d’encouragement. Oui, Timoé demande beaucoup. Soupir mélancolique.

Un léger silence s’installa, puis deux larmes de cristal perlèrent au coin de ses yeux. Ici aussi, le barrage avait cédé. A cause de la fatigue, du mal du pays, aussi, et puis du chagrin enfoui au plus profond de son cœur, ses yeux d’eau laissèrent échapper un tout petit ruisseau, qui, s’il n’y prenait pas garde, risquait de se muer en torrent. Esquissant un sourire d’excuse, Tim essuya avec sa manche les larmes qui roulaient le long de ses joues.

- Pardon…

Timoé faisait parti de ces rares personnes qui n’avaient aucun complexe à pleurer. Beaucoup de monde l’avait déjà vu pleurer, et jamais il ne s’était senti mal à l’aise à cause de cela. Pourquoi cacher ses moments de faiblesse ? Ils montrent que l’on est humain…

- Merci, pour ta proposition.

Revenant aux origines du jeune homme, il l’écouta tranquillement, se voulant impressionné, mais le cœur n’y était pas. En effet, Timoé n’était pas aussi lunatique qu’Abban, et il avait du mal, lorsqu’il avait un goût amer dans la bouche, à manger quelque chose de sucré pour le faire passer. Son regard, nostalgique et mélancolique, se perdit sur les rayonnages des livres. Il en oublia même de continuer la conversation, se recroquevillant sur lui-même, morose.

Le Japon, c’était si grand. Retrouver Azrakel là dedans. Utopique. Comme une réalité trop imposante pour en prendre tout à fait conscience, l’ampleur de sa bêtise se mura devant ses yeux, bête énorme et immonde.

Mais qu’avait-il fait de sa vie simple et désespérément Américaine ?
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Abban MacElstair
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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Dim 13 Jan - 17:15

Ses yeux, des yeux d'une étrange profondeur, et noirs, noirs comme la nuit, comme la nuit d'été, s'étaient plongés dans ceux de Timoé sans complexe, sans réticence et, peut-être, sans scrupule. Abban n'avait pas tout à fait conscience de l'effet que son regard perçant pouvait produire sur les gens, il ne comprenait d'ailleurs pas tellement les gens, et souvent n'essayait même pas.

Mais les larmes qui coulèrent des yeux de Timoé le surprirent autant qu'elles le touchèrent. Si son camarade avait pour habitude de ne pas dissimuler ses pleurs, Abban ne pleurait jamais que de douleur, de l'intolérable douleur physique que faisaient surgir ses migraines. Pour son cœur, ses yeux restaient secs. Il n'était guère habitué à une telle manifestation. Alors pour lui, bien sûr, ces perles salées étaient étranges, envoûtantes.

Pour la première fois depuis longtemps, Abban MacElstair, l'artiste d'irréalités, se pencha sur quelqu'un d'autre. Ses yeux fouillèrent ceux de sa nouvelle connaissance, comme pour atteindre le fond de son âme, comme pour lui arracher quelque vérité secrète sur la nature de ses peines. Que se passait-il ? Etait-ce simplement d'être loin de sa patrie ?

Cela, au moins, Abban pouvait le comprendre. L'Ecosse lui manquait terriblement, et il sentait d'autant plus la douleur de sa perte qu'il n'avait pas revu sa terre natale depuis des années. L'orphelin de parents était désormais orphelin de pays, et l'étrange accent écossais, l'herbe des Highlands, le murmure du vent sur les paysages de légende, tout cela était gravé dans son âme.

Abban sentit son cœur battre plus fort qu'à l'accoutumée. Il avait envie de protéger Timoé. Pour une fois. De se livrer, en sacerdoce, à quelqu'un d'autre. De conjurer son égoïsme. Il avait envie, surtout, de sécher ces larmes. Il avait envie de se retrouver en lui comme il était avant, ouvert sur le monde. Abban s'était fermé. Il le savait. Ou plutôt, il avait absorbé la réalité. Mais jadis, jadis ...

L'Ecosse avait été là pour lui. Il sentait, dans des larmes qu'il ne versait pas lui-même toute l'étendue de sa propre peine, douceur mélancolique qu'il avait tenté de faire taire. Mais peut-être accordait-il trop de poids à quelques larmes ? Et pourtant, Abban ressentait toujours ce besoin féroce d'aider Timoé, comme pour retomber dans l'innocence de son enfance. A l'époque où le monde ne frappait pas si fort.

Le jeune homme s'approcha doucement de son camarade, avec cette démarche vaporeuse qui lui était propre, presque une danse, une aisance du moins. Il tend une main, et dans ce mouvement presque une hésitation, si rare pourtant, qui disparaît à l'instant. Ses doigts de pianiste effacent sur la peau de Timoé les larmes. Dans un murmure, sa voix douce et protectrice console :


« Doucement, Timoé, doucement. Tu sais ... »

Il glissa sa main dans la sienne et le conduit devant un rayon de la bibliothèque. De l'index de son autre main, il caressa le dos des livres :

« L'Amérique est partout, regarde ! Faulkner ! Hemingway ! Whitman ! O'Neil ! »

Il replongea ses yeux dans ceux de Timoé, et lui murmura d'une voix où la persuasion était secourue par toutes les inflexions mélodiques dont il se servait d'habitude pour innonder le monde extérieur de son monde intérieur :

« Dehors, dans les rues, les cinémas diffusent les films américains. Dans chaque quartier, il y a un fast-food. Les affaires se traitent en dollars. De quoi as-tu envie ? »

Lui tenant toujours la main, tentant de le noyer dans sa bonne humeur, il l'attira vers la porte de la bibliothèque :

« Manger ? Je sais où l'on peut. Lire le Washington Post ? Le libraire le vend, à côté. Voir un film ? Le cinéma n'est pas loin. Parler anglais ? Je te parle anglais. »

Une nouvelle fois, son regard se fondit dans celui de Timoé, joyeux, et pétillant, et débordant de conviction, avec en lui ce secret espoir, de retrouver ses habitudes d'antan, lorsque le monde ne frappait pas si fort. Lorsque le monde ne frappait pas si fort.
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Timoé Desys
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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Dim 13 Jan - 20:36

Certes, Timoé voulait beaucoup, mais il ne s’était jamais attendu à recevoir autant.

C’était étrange. D’habitude, ses pleurs n’intéressaient personne à ce point. Ils demandaient si tout allait bien, par acquis de conscience, mais en vérité, s’en foutaient royalement. Lorsque Tim répondait « Oui, ça va aller », ils le laissaient là, et le blond, comme dans un puits sans fond, plongeait dans la solitude, mouillé de ses larmes. Azrakel, parfois, lui avait fait l’amour pour le consoler, comme on donne son doudou à un nourrisson pour qu’il arrête de pleurer. Bien sûr, il s’était senti mieux, après. Mais cela faisait longtemps qu’il n’avait pas reçu quelque chose d’aussi sincère, ce réconfort gratuit et délicieux que lui offrait en ce moment même Abban.

Déjà, le simple fait qu’il essuie ses larmes, l’éphémère contact de ses doigts longs sur ses joues chaude l’avait un tant soit peu apaisé. Et puis sa voix, aussi. Une voix mélodieuse, caressante, une voix qui calme instantanément, plus qu’aucune autre chose.

Abban se trompait. L’Amérique n’était pas partout. Loin de là. Ou du moins, cela dépendait de la définition que l’on avait ‘d’Amérique’. Si pour « Amérique », on ne prenait en compte que les buildings, les multinationales, la pollution, les présidents, le pétrole, les stars et le reste, évidemment, elle était partout. Mais l’Amérique de Tim, c’était son petit coin, avec ses amis, et l’atmosphère particulière. Albany était la ville qui l’avait vu naître. En fin de compte, l’Amérique de Tim aurait pu se trouver en France, en Angleterre, en Afrique, ou même au Japon, pour peu que le jeune homme y ait tout ses repères.

Timoé le suivit, se laissant timidement posséder par sa joie bienfaisante. Cela faisait du bien. Tellement de bien de se laisser aller, d’être entrainé, de n’avoir rien à faire sinon bouger à peine les jambes pour imiter le brun dans sa danse, et suivre des yeux ses mains gracieuses.
Tim n’en était pas encore au stade de la confiance. Non, il n’accordait pas sa confiance à n’importe qui, surtout pas à une personne qu’il avait rencontré il y avait une demi-heure tout au plus, mais il ne faisait aucun doute que déjà l’espoir d’une très bonne entente s’annonçait.

« A l'époque où le monde ne frappait pas si fort. » C’est une belle phrase, n’est-ce pas ? Mais le monde a toujours tapé très fort, c’est le voile de l’enfance qui amortissait les coups. Dans le cas de Timoé, il faudrait l’adapter. Pour Tim, ce serait « A l’époque où son cœur ne battait pas si fort ». Le monde, son cœur…était-ce son cœur qui s’accordait parfaitement avec le monde d’Abban, ou l’inverse ? Comme quoi, ils n’étaient pas si différents. Tous deux souffraient.

Le blond posa un regard attendri sur son apparent opposé, sa main toujours dans la sienne, ses yeux maintenant tout à fait sec, et ses joues seule preuve de ses pleurs car arborant deux sillons de larmes presque disparus.

- Merci, Abban. C’est très gentil, ce que tu as fait. Mais tu sais...il n'y a pas que ça...

Tim se mordit la lévre. Il n'avait pas la moindre envie de parler d'Azrakel, mais il avait un peu peur pour son image. Disons que, il ne voulait pas donner l'impression de se mettre dans cet état juste parce que son pays lui manquait...

- Ce que je veux ? Mhm, je ne sais pas… Peut-être un peu de solitude…

Ses yeux bleus exprimaient beaucoup de reconnaissance, et Tim n’était pas sûr d’avoir mérité tout ce réconfort. Il ne voulait pas abuser du temps du brun, ni l’embêter à cause de ses problèmes. Il avait bien sûr besoin de compagnie, surtout, pour ne pas retomber dans ses pensées nostalgiques, mais il ne supportait pas d’être un poids. Il ne voulait pas contraindre les gens à rester avec lui. En plus, il était venu au Japon de son propre chef, il n’avait pas eu à s’exiler de son pays, et considérait qu’il avait jusque là eu beaucoup de chance. Il n’était pas à plaindre. Loin de là. Comparé à certaine personne, sa vie pourrait même s’apparenter à un rêve.

Prenant brusquement conscience de ce détail, Tim sentit un malaise profond s’insinuer en lui. Il avait encore plus l’impression d’être décalé, différent des autres lofteurs. Comme s’il était entré, lui, dans un univers qui n’était pas vraiment le siens. Il se sentait aussi mal placé qu’un Roi qui se serait perdu dans le quartier pauvre de son royaume. Inexorablement, fatalement, automatiquement opposé aux gens qui peuplaient Hateshinai. Y compris Abban.
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Abban MacElstair
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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Sam 19 Jan - 17:10

Le monde d'Abban avait cette manie curieuse et souvent déplaisante de se projeter sur le monde extérieur pour l'engloutir, avec l'égocentrisme innocent de l'enfance et de l'artiste, avec cet égoïsme qui s'est à ce point développé qu'il peut devenir un altruisme, au moment même où l'Autre, en entier, tout entier, s'est retrouvé happé par la projection onirique d'une conscience certes étrange, peut-être maladive, mais finalement hors du commun, et puissamment créatrice.

Mais malgré tous leurs défauts, Abban et son monde avaient l'immense avantage d'être communicatifs. Ce n'était pas une guerre de conquête, une domination perpétuelle qui les conduisait à bondir sur le monde réel pour le faire leur : c'était une vague optimiste, artistique, délirante peut-être mais douce et échevelé, comme une main tendue, une lumière sans cesse plus lumineuse.

Alors, lorsque Abban voulait donner, il donnait. Sans compter. Sans limite. S'il donnait si facilement, c'est qu'il ne perdait rien. L'énergie battait avec son sang, l'énergie faisait frémir ses pensées, l'énergie dansait dans son corps. Il ne ressentait ni privation ni perte. Tout ce qu'il se proposait de faire pour Timoé partait d'un altruisme égoïste, curieux paradoxe qui avait au moins le mérite d'être sincère.

Un sourire protecteur, un sourire amical même, dont le naturel désarmant aurait pu faire croire que Abban avait oublié qu'ils ne se connaissaient que depuis une poignée de minutes, vint occuper les lèvres du jeune homme lorsque son camarade lui répondit finalement. L'Ecossais se doutait bien que Timoé n'avait pas qu'une simple nostalgie du pays, sinon il ne serait pas ici.

Le compositeur ne répondit rien, laissant à Timoé un léger flottement, pour que ce dernier puisse apprécier ou non l'opportunité d'en dire plus. Si Abban était si naturellement communiquant, il parlait assez peu de son passé. Etait-ce pour ne pas évoquer de sourdes douleurs que les souvenirs étaient si propres à faire renaître ? Il ne le savait pas très bien lui-même. Peut-être cela relevait-il simplement de la froideur.

La protection du sourire d'Abban se mua en réflexion lorsque son camarade lui confessa désirer un peu de solitude. Abban n'était pas très doué en sentiments humains, mais il avait noté dans la voix de l'Américain comme l'accent d'un violon qui ne joue pas la partition qu'il lui faut. Et puis, Timoé n'avait toujours pas abandonné sa main, aussi Abban n'était-il pas sûr que les désirs du jeune homme rejoignent exactement sa pensée.

L'Ecossais garda cette main dans la sienne. Il se doutait bien que Timoé ne devait pas être formidablement à l'aise et que, quelque part, il devait croire qu'il le gênait dans sa lecture de Tchekov. Les yeux d'Abban se détournèrent un moment de ceux de son camarade, pour se perdre dans le vague de la réflexion.

Au bout de quelques secondes cependant la voix du jeune homme revint, aussi douce et mélodieuse qu'elle était partie :


« Tu es sûr, Timoé ? »

Après avoir légèrement hésité, le pouce d'Abban vint caresser délicatement le dos de cette main qu'il tenait dans la sienne. Dans un murmure, le musicien reprit :

« Parce que moi, je n'ai rien de prévu, aujourd'hui. Et je n'ai plus envie de lire. »

Abban avait pris soin de tourner la chose de telle sorte que Timoé ne se sente pas coupable de la proposition implicite qu'il lui faisait. De cette sorte, c'était Abban qui avait l'air de chercher de la compagnie. Et, à vrai dire, il n'était pas impossible qu'il en cherchât : l'Ecossais trouvait sa brève rencontre avec Timoé agréable, et ne voyait pas d'objection à passer plus de temps avec lui.

Il reprit :


« Nous pourrions visiter. Ou aller manger quelque chose, si tu as faim. Mais je ne veux pas t‘imposer ma compagnie. »

A nouveau, les yeux de jais se posèrent dans leurs semblables. Les doigts d‘Abban se détachèrent très légèrement, pour laisser à Timoé la possibilité de retirer sans obstacle sa main, s‘il désirait vraiment la solitude, comme il l‘avait prétendu. Pour une fois, l‘océan d‘Abban était prêt à ne pas déferler sur un monde qui ne lui appartenait pas.
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Timoé Desys
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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Mer 30 Jan - 21:30

[Mui, désolée pour le week-end sans réponse, mais j’étais en train de mourir sur mon lit xD Du coup je poste exceptionnellement en semaine, ceci est dû au miracle des profs en stage ^___^]

Les personnes extraverties n’ont, aux yeux du blond, pas de complexe à briller, à imposer leur présence à ce monde où il est essentiel d’exister pour être reconnu. Le mendiant dans la rue, par exemple, ne récolte aucun sourire pendant la journée. Il est là, certes, mais il fait parti du décor, se confondant avec le trottoir, aussi sale et insignifiant. La jeune fille timide du troisième rang aussi n’existe pas. Elle est si pâle que l’on dirait un fantôme. Tous ces gens, et encore tant d’autre, sont oubliés, cachés sous « les lumières », « les soleils » qui sont grands, immenses, et qui apparaissent, d’en bas, comme d’improbables Dieux. Azrakel est une étoile, Tim la larme d’une bougie. Abban est tout un monde, Tim une minuscule parcelle.

Ainsi était le sentiment d’infériorité que ressentait ce nouveau lofteur. Il était intimidé, parce que pour la deuxième fois l’un de ces « dieux » s’intéressait à lui. Impressionné, mais aussi ayant cette intuition qui lui disait qu’il ne méritait pas ce regard particulier et lointain, si noir, qui se posait sur lui. Abban lui paraissait tellement Noble. Timoé était persuadé que, jamais, il n’arriverait à la cheville de l’Artiste.

Du coup, c’est un regard un poil craintif, après tout l’écossais pouvait bien se vexer d’être rejeté, mais surtout embarrassé qu’il posa sur celui-ci après ses paroles. Tim put déceler sa moue songeuse, et il esquissa un micro-sourire qu’il aurait immédiatement voulu faire disparaître. Pourquoi son jeu ne trompait-il jamais personne ?

Baissant le regard vers leurs mains jointes, il détailla les doigts de son partenaire, pour se donner une contenance et éviter qu’une roseur de plaisir lui vienne aux joues. Ses yeux trahissaient bien assez ses émotions. Timoé était très content, mais il ne l’avouerait jamais. Il n’avouerait jamais que cet étrange inconnu, juste en lui témoignant un peu d’affection, masquait l’espace d’un instant ses peines. Ce n’était qu’en surface, bien sûr, ses plaies étaient bien plus profondes, mais qu’importe ? Pour l’instant, il se sentait mieux, rassuré par une présence joyeuse qui lui proposait de la compagnie.

Ses yeux comme du velours, avec une étincelle amusée qui avait chassé la nostalgie ou l’embarras, se posèrent dans ceux d’Abban, pour une fois sans crainte. Tim avait relevé la tête vivement, comme un soudain regain d’énergie, et un joli sourire décorait ses lèvres roses.

- Merci.

Il avait dit ce mot, ce simple mot, avec une sincérité touchante. A cette heure, « Merci » était à la fois la plus stupide, mais aussi la plus juste chose qui venait à la bouche du garçon.

Ses doigts fins se resserrèrent sur leurs semblables, signe qu’il acceptait la proposition.

- Moi, j’aimerais bien aller dehors. Il fait beau.

Tim se tourna vers la source de lumière qu’il y avait dans la pièce. Le timide rayon de tout à l’heure avait grossi, s’était affirmé, et montrait maintenant une délicieuse clarté, chaleureuse en cet hiver. Même si dehors il faisait froid, le soleil qui brillait à présent rendrait la balade bien plus agréable.

- Si tu en as envie, bien sûr…

Toujours cette légère réserve, cette petite hésitation, qui montre que malgré tout il ne veut pas s’imposer, ne pas gêner.
Inclinant légèrement sur le coté, son regard bleu nuit sondant celui de son semblable, il attendit sa réponse. Et pendant ce temps, comme une pensée qui dérange, Timoé osa se dire que peut-être, mais alors un tout petit peut-être, il arriverait à se détacher doucement d’Azrakel pour voler de ses propres ailes. Pensée qu’il se hâta de cacher tout au fond de son cerveau, dans le recoin que l’on nomme Oubli.
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Abban MacElstair
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MessageSujet: Re: Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]   Sam 2 Fév - 17:19

Abban accueillit le remerciement de Timoé d'un simple sourire, ce sourire si particulier dont il semble parfois être le seul à posséder le secret, ce mélange de jeunesse et d'expérience, de calme et d'énergie, de mystère et de transparence, ce sourire paradoxal que l'on trouve parfois, dans un musée, au hasard d'une exposition, sur l'antique buste d'un sage ou sur un portrait de la Renaissance.

Il aurait voulu que Timoé déploie ses ailes, il aurait voulu que son nouveau camarade se libère de sa réserve et de sa timidité. Si Abban déversait les flots assurés de son monde sur la réalité, il ouvrait un large delta dans lequel son optimisme résolu invitait tout à chacun à s'engouffrer. Il suffisait d'accepter les règles mystérieuses qui régissaient cet univers nouveau pour pouvoir pénétrer sans contrainte dans ses charmes et ses merveilles.

Abban avait tout à fait conscience de la distance qui le séparait du reste du monde. Il savait que pas un être humain sur des milliers ne partageait ses étonnantes capacités, même dans ce qu'elles avaient de plus techniques. Et pourtant, l'artiste n'avait aucun sentiment de supériorité. Le monde, pour Abban, s'exprimait sans plus ni moins : les rapports de domination n'existaient pas. S'il était dominateur, c'était dans toute l'inconscience de son égoïsme.

Le jeune homme ne voyait donc aucune raison pour que Timoé le remercie. Il était sûr d'avoir à peu près autant envie de passer l'après-midi en compagnie de l'Américain que ce dernier avait besoin de distraction. En quelque sorte, il ne proposait rien moins qu'un échange mutuellement profitable, et il était lui-même ravi que Timoé accepte sa proposition. Il garda la main de son ami dans la sienne.

Le compositeur suivit le regard bleu vers le Soleil qui, dehors, avait cessé de pousser timidement sa lumière frêle et hivernale. Les rayons, chaleureux malgré la saison, pénétraient désormais largement la pièce. L'hiver, cette année, n'était pas des plus rigoureux, et il y avait fort à parier que, dans le parc, on pouvait se croire aux premiers jours du printemps.

Un nouveau sourire d'enthousiasme s'empara des lèvres d'Abban. Se promener, marcher, poser son regard ténébreux sur son environnement était un de ses plaisirs favoris, et une de ses sources premières d'inspiration. Il avait souvent essayé de rendre en musique l'atmosphère d'un lieu, sans chercher à la mimer toutefois : ce qu'il voulait, c'était transposer l'essence des choses dans l'art.

Sa voix, douce et mélodieuse, répondit donc à la dernière réserve de Timoé avec quelque chose qui, oui, vraiment, tenait d'une véritable tendresse. Abban était touché de la frêle timidité de sa nouvelle connaissance, qui laissait deviner des blessures intérieures que le jeune Ecossais aurait aimé penser.


« Bien sûr, j'en ai envie. Viens, suis-moi. »

Abban tira doucement la main de Timoé, avec une assurance protectrice, comme si en le guidant il comptait le protéger des agressions extérieures qui n'étaient pourtant pas monnaie courante dans le loft. Il le conduisit au travers des couloirs avec une aisance dansante, et ses mouvements avaient toujours cette sensualité féline, presque langoureuse, et pourtant dénuée de toute provocation qui lui était propre.

Les deux jeunes hommes ne tardèrent pas à arriver dans le Parc. La fraîcheur du début de l'année faisait frémir l'herbe, mais le Soleil était assez généreux pour que Abban n'ait pas froid, habitué qu'il était à des climats plus rigoureux. Il lança néanmoins un regard interrogateur à Timoé, et lui demanda, avec tendresse décidément :


« Tu as froid, peut-être ? »

Le musicien plongea dans le regard de Timoé la douce protection de ses ténèbres. Cette ombre étrange semblait s'ouvrir pour offrir à l'Américain un refuge, un refuge mystérieux, hors de toute réalité, hors de tout pragmatisme peut-être, mais avec cette excentricité, cette folie résolue, au front inflexible, sans faille peut-être.
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Vice impuni, la lecture [Privé : Timoé Desys]Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
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