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"Dessine-moi un mouton"

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Timoé Desys
Lofteur ( 18 ans )



Inscrit le : 02 Jan 2008
Messages : 59

MessageSujet: "Dessine-moi un mouton"   Lun 18 Fév - 18:06

[Hum, en fait c'est la Suite de la Suite de "Vice impuni, la lecture" xD Le premier sujet, trouvable à la bibliothéque et le deuxiéme direction le jardin ^^ Toujours réservé à Abban, voila ^^]

Tous ces instruments ? Timoé avait la certitude qu’Abban était très fort dans ce domaine, mais tout de même. Quelqu’un pourrait-il vraiment maîtriser tous ces instruments, et plus encore puisque la liste n’avait pas l’air d’être terminée, en étant si jeune ? Ses yeux se firent un peu vagues. Si ça se trouvait, il avait affaire à un virtuose. Ce serait sûrement la plus belle initiation possible à la musique classique !

Pour la troisième fois de la journée, Tim se retrouva dans le Hall. Il put ainsi prendre pleinement conscience des charmes qu’exerçait Abban, comment il embaumait l’air, comment il changeait cette atmosphère blanche. Sa présence était remarquable.
Plus tôt, Tim avait trouvé que le vestibule singulier, car porteur d’espoir. Maintenant, avec Abban qui brillait dans la pièce, il ressemblait à une salle d’un palais, tout d’or et de lumière vêtu. L’éclat blanc se trouvait intensifié, et les rideaux accrochés aux fenêtres semblaient être faits en tissus précieux ; tout prenait une allure luxueuse, comme si la simple présence du brun redonnait leurs anciens éclats aux diverses choses.

Timoé se laissa guider dans les méandres du loft. Apparemment, Abban connaissait le chemin. Il faut dire que ce détail n’étonnait même pas le blond. Quand il parlait de musique, de ses compositions, Abban avait le regard qui pétillait comme jamais, et son teint s’éclairait d’impatience, toute sa personne rayonnait de joie, comme s’il était amoureux de son art. D’ailleurs Tim n’en doutait pas, qu’Abban soit amoureux. Il en reconnaissait tous les signes. Il esquissa un joli sourire, devinant que la première pièce qu’avait dû chercher son ami était assurément la salle de musique. Le regardant en coin, il croisa ses yeux noirs et une étincelle complice les relia l’espace d’un instant.

Tim repoussa la porte de la salle de musique derrière lui et offrit un regard circulaire à la pièce. Elle ne ressemblait pas vraiment à une pièce commune à tous les habitants du loft, mais plutôt à une salle réservée à Abban, ses marques semblants indélébiles. Le blond avait l’impression de se trouver dans une salle de jeu, où les mains baladeuses des enfants se seraient amusées à déloger les instruments de leurs étuis, où leurs petits doigts auraient courus sur le piano. Il ressortait un fort parfum d’enfance, de joie, de rire, de plaisir en fait.
L’insouciance d’un artiste qui se sent dans son élément.

Obéissant à la proposition, il prit place sur un tabouret de bois, non loin du clavier aux touches d’ivoire. Placé comme il l’était, il voyait l’instrument en premier plan, puis derrière, le visage de l’écossais. Un poster était accroché sur le mur du fond, une affiche pour un concert qui avait déjà eu lieu, mais dont le graphisme était très bien pensé. A coté se trouvait des photos de divers instruments, et de quelques artistes dont certaines étaient dédicacées. Des trésors que les lofteurs avaient dû rajouter au fur et à mesure. Il y avait même un exposé complet sur les instruments à vent à droite et…

Quoi ? Faire son portrait ? Mais comment voulait-il, et surtout pouvait-il faire ? Tim n’eut pas le loisir de poser la question car la mélodie cristalline du piano commença. Le blond était comme hypnotisé. La musique s’élevait doucement, elle était très belle, bien sûr, mais cela avait quelque chose de dérangeant de penser qu’elle traduisait les impressions et sentiments qu’Abban avait de lui.

Bientôt, Tim cessa de penser à cela, de penser tout court d’ailleurs, pour se consacrer à la mélodie qui allait en crescendo.

Les notes, au début, étaient timides et fragiles. Comme si Abban avait peur d’abimer l’instrument, comme s’il le mettait en confiance, comme s’il l’apprivoisait. Puis, doucement, le son augmenta et une voix grave se mêla à la première aigue. Abban vivait dans sa musique. On voyait, par son air serein et ses yeux mi-clos, qu’il s’y épanouissait.

Timoé, tout à l’heure, avait imaginé des animaux qui danseraient sur les touches. Là, il les voyait presque, tourbillonnant et voltigeant entre ces espèces de draps que formaient les sons. Ils étaient ici, et la seconde d’après, ils avaient disparu, sautant jusqu’à l’autre coté du piano. Tout cela formait un enchevêtrement de notes, une mélodie que l’on pourrait qualifié d’anarchiste mais qui pourtant était admirablement maîtrisée. Cela, bien sûr, Tim ne le comprenait pas. Il dégustait le résultat de la composition, fin gourmet, mais ne se souciait pas du travail derrière. Car, bien sûr, tout musicien qui se respecte sait parfaitement rendre une apparente facilité aux choses qui ne le sont pas.

Enfin, Abban déploya toute sa puissance. Ce n’était pas des animaux, c’était des dieux ou des fusées. La musique allait si vite, trop vite. Elle entrainait le cœur de Timoé dans son rythme effréné, le faisait basculé à mesure qu’elle passait des aigus aux graves et le blond en avait le souffle coupé. Il ignorait que pareille chose puisse exister. Le prétendu rock d’Azrakel lui semblait bien misérable à côté. Mais combien de main avait-il ? Abban était-il un monstre, un ange ? Un Ange, assurément, pour produire pareille merveille.

La musique ne s’arrêtait pas, elle s’en allait à une vitesse folle, comme si elle ne voulait pas freiner, comme si elle ne savait pas freiner pour permettre au spectateur de se remettre de ses émotions. En même temps, le blond ne voulait pas qu’elle cesse. Il voulait qu’elle continue, encore et toujours, avec cette violence délirante qui rendait Tim un peu éméché et abasourdi.
Il se leva alors de son tabouret de bois et s’avança vers le piano. Il voulait voir les mains auteurs d’un tel prodige. Et il les suivit du regard, inlassablement, jusqu’à ce que doucement la musique cesse et qu’elle se taise enfin, elle, l’immensité qui était devenu soupir…

Respectueux, Tim resta silencieux derrière Abban, comme pour goûter le silence et le comparer à cette mélodie folle et capricieuse, magnifique, qui avait été jouée un peu plus tôt. Puis, ne sachant trop quoi faire, il porta sa main sur l’épaule du musicien.

- C’était…mon portrait… ?

Malgré le génie créateur et ô combien respectable de son ami, il ne s’était pas reconnu dans cette description. Il ne s’imaginait pas aussi majestueux et puissant, aussi ravissant, aussi parfait, aussi époustouflant que ce qui avait été joué.

Expirant pour donner à son cœur, qui avait été tout chamboulé, le moyen de se reposer, il murmura.

- C’était magnifique, vraiment. Je me demande comment tu as appris à jouer comme cela.

Et c’était peu dire. Le sol avait tremblé, quand les notes avaient retenti, et Tim en était sûr, si cette salle avait été remplie tout les spectateurs auraient ressenti la même impression que lui : Ce que le brun venait de jouer, c’était un chef d’œuvre.

Les joues rosies par l’émotion, Timoé observa longuement le clavier d’ivoire. Abban arrivait à jouer ce son prodigieux grâce à ces simples touches. Magnifique. C’était sûr il se répétait, mais les mots lui manquaient.

- Dis-moi que tu avais déjà écrit cette partition, avant, et que tu t’en souvenais. C’est impossible d’avoir un talent d’improvisation comme le tiens.

La tête encore emplie de toute ces notes, Timoé se mit à fredonner son portrait, puisqu’Abban l’avait désigné comme tel. Il soupira, rêveur.

- Splendide, Parfait. Je ne sais pas quoi dire.

Il détailla son camarade, de dos puisque celui-ci était face au piano et lui derrière. Cet homme était irréprochable, il n’avait aucun défaut. Il chercha son regard.

- Tu es un génie, Abban.

Phrase bateau, certes, mais il la pensait, c’était l’essentiel.


Dernière édition par le Lun 18 Fév - 21:04, édité 1 fois
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Abban MacElstair
Lofteur ( 19 ans 1/2 )



Inscrit le : 22 Déc 2007
Messages : 55

MessageSujet: Re: "Dessine-moi un mouton"   Lun 18 Fév - 19:28

Peu à peu, la réalité s'improvisait à nouveau tout autour d'Abban. Les meubles, les instruments, les variations de la lumière, reprenaient leur place. Abban avait eu l'impression, en jouant, que le monde s'était réduit à Timoé, et, à ses yeux, c'était moins une réduction qu'un perfectionnement. Non une transcendance, bien au contraire : une présence exacerbé, puissante et subtile, qui l'enveloppait, lui, Abban — lui, il avait lui, Abban, cette chance et même, pour l'instant, lui, il l'avait seul —, privilégié.

Timoé n'était plus sur son siège. Pendant la mélodie, il s'était levé, il s'était approché, il était venu derrière lui, et chacun de ses mouvements — qui, à sa décharge, n'avaient rien d'anodins, parce qu'ils signifiaient ou que la musique emportait pleinement son camarade, ou qu'elle n'exerçait pas sur lui un pouvoir suffisant pour l'immobiliser — avait manqué de faire tressaillir Abban, et, à chaque fois, le jeune homme avait dû faire appel à toute sa maîtrise pour ne pas faire de fausse note.

Maintenant, il sentait cette main sur son épaule, et il devait se maîtriser pour toute autre chose, à savoir ne pas se lever, ne pas plonger son regard dans celui de Timoé, ne pas se laisser happer, irrémédiablement, par cet être, si singulier, qui avait pris possession de lui. Non qu'il n'en eût pas envie, tout au contraire, mais il craignait de se voir rejeter et, plus encore, il avait peur d'indisposer Timoé. Et l'idée de faire naître, chez son camarade, la moindre irritation le terrifiait.

Alors, simplement, tout ce qu'il pût répondre aux premiers mots de l'Américain, avec une voix un peu altérée, comme s'il ne venait pas de jouer mais de chanter, ou plutôt comme s'il s'était arrêté de parler pendant une éternité et que, à présent, sa voix devait se remettre de son absence, s'apprivoiser elle-même, à nouveau, pour oser pouvoir exprimer ce qui faisait sa pensée, voix un peu maladroite, ou plutôt mélancolique et lointaine que la sienne :


« Oui. Il est un peu pâle, je sais. »

Le musicien avait dit cela non sur le ton faussement modeste de l'artiste qui, pleinement conscient de la beauté de son oeuvre, se refuse à la reconnaître par pure coquetterie ; Abban sentait, au fond de lui, que même la complexe architecture de notes qu'il venait de bâtir, de développer et de faire vibrer dans cette salle de musique — salle qui, probablement, n'avait jamais rien connu de semblable, jamais rien connu qui allât au-delà de l'interprétation experte d'une oeuvre majeure et renommée, ce qui n'était déjà pas une mince affaire —, ne pouvait rendre complètement l'ampleur des qualités que son esprit désormais fiévreux, mais d'une fièvre qu'il ne pouvait que trouver délicieuse, attribuait (trouvait, découvrait) à Timoé.

Bien sûr, il savait qu'il venait de se surpasser, et la maîtrise dont il venait de faire preuve, en improvisant entièrement le morceau, le surprenait lui-même, et peut-être l'inquiétait un peu, parce qu'il s'était senti au bord de la folie (à cause de ce frisson que procure la perspective de l'infinité, qu'elle soit mathématique ou artistique), mais il avait la conviction intime que cela ne suffisait pas, sans doute ne suffirait jamais, à rendre Timoé comme lui il le percevait, et, en quelque sorte, cela le réjouissait, parce qu'il était conscient désormais de pouvoir tirer de ses sentiments nouveaux, à l'infinie (justement), autant d'impressions musicales qu'il le voudrait.

Mais cette constatation, pourtant d'une importance capitale d'un point de vue artistique, lui causa bien moins de plaisir que les compliments de Timoé, et si Abban ne pouvait le voir, et juger dans ses yeux de ses paroles, il sentait l'émotion qui vibrait dans sa voix ; il comprit que ces compliments étaient sincères, mais surtout qu'il avait, modestement, par sa musique, touché le cœur de son camarade, ou du moins fait une impression assez vive à son esprit, pour justifier son émoi.

La confiance lui revint, elle qui s'était sentie anxieuse et suspendue au jugement de Timoé à l'issue du morceau, et aussitôt Abban se remit à pétiller : par dessus son épaule, il posa son regard sur Timoé, debout derrière lui, et dans les ténèbres profondes de ses yeux se lisait toute la reconnaissance, se lisait — était-ce qu'il n'avait pas la retenir, ou bien qu'il voulût la dire ? — toute la passion qui le consumait, et qui peut-être, en effet, pouvait encore passer pour la passion artistique, créatrice, que lui causait le morceau qu'il venait de jouer.

Puis, songeur, son regard se reporta sur les touches du piano, alors qu'il formulait sa réponse :


« J'ai appris ... un peu comme ça, tout seul. C'est comme un don, tu sais. Et non, ce n'était pas un morceau déjà existant : c'était ton portrait, je l'ai créé pour toi. »

L'Ecossais parlait avec toute la simplicité possible car, somme toute, il n'y avait rien là de compliqué. C'était le portrait de Timoé. Lui, il en était fermement convaincu. Les mouvements de son âme s'étaient réfugiés dans ses mains, à mesure qu'il jouait, et en avaient gouverné la course, de sorte que de l'instrument était sortie, telle une Vénus anadyomène, l'orchestration de sa passion.

Les dernières paroles de Timoé firent naître en lui un frisson, dont il ne sut pas si sa tentative de maîtrise parvint à le cacher, qui courut le long de son dos. Il resta silencieux, d'abord, et transporté par ces compliments. Peut-être à tort, il s'identifiait, comme bien des artistes, à son oeuvre, et d'une certaine façon il ne pouvait s'empêcher de croire que les compliments que Timoé adressait à sa musique se rattachaient, par contamination, à lui ; lui aussi, il voulait être splendide, parfait, non par pure jouissance égocentrique, mais parce que si Timoé songeait à lui en ces termes, alors Abban pensait (ce n'était pas tout à fait déraisonnable) que les sentiments de son ami ne pouvaient que rencontrer les siens.

Alors Abban quitta son siège, pour venir faire face à Timoé. Ses yeux se plongèrent dans ses yeux. Et peut-être rêvait-il, peut-être était-ce l'effet d'une extase à la fois musicale et sentimentale, mais Abban avait l'impression, entre eux, d'une aura mystique et envoûtante, dans laquelle il voulait se fondre tout à fait.

Sans doute s'y était-il en effet abandonné, car à contempler les yeux de Timoé, il avait l'impression de ne plus se sentir lui-même, ou plus exactement de ne plus posséder l'empire sur ses mouvements, comme si son âme seule avait décidé de le gouverner. Il s'approcha, lentement, palpitant, et avec dans ses yeux ce charme envoûtant qui lui était propre. Il s'approcha, toujours plus, avec angoisse et impatience, mais toujours silencieux, car les mots ne lui étaient plus d'aucun secours. Il s'approcha, et c'était irrémédiable, songeait-il pour se rassurer.

Ses mains se mêlèrent aux mains de son ami. Ses lèvres se posèrent sur celles de Timoé et, malgré la fougue qui l'emportait, ce fut sans fureur. Abban offrait ce baiser comme il offrirait une offrande, et il était d'une douceur parfaite, presque angélique, comme une caresse, mais une caresse respectueuse et humble. Bientôt, ses lèvres se retirèrent, presque craintives. Ses mains libérèrent celles de son camarade.

Abban fit un pas en arrière. Maintenant, il avait peur. Peur de sa réaction. Peur du rejet. Le rejet, il n'en doutait pas. Peur de n'être plus en mesure de contempler à nouveau le visage de Timoé. Et, détournant le regard, silencieux, à la fois triste et transcendé par une impérieuse sensation de vie, Abban attendit la colère de Timoé.
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Timoé Desys
Lofteur ( 18 ans )



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Messages : 59

MessageSujet: Re: "Dessine-moi un mouton"   Lun 18 Fév - 22:47

Timoé ouvrit grand les yeux. Non, ce n’était pas ce qu’il avait voulu dire, surtout pas ! Ce portrait avait été grandiose, magique et d’une grande beauté. Et c’était justement cela le problème. Tim était loin d’être maître de toutes ces qualités, très loin même. Cette mélodie, donc, extraordinaire, le surestimait grandement. Cela montrait que le jeune homme cachait bien ses faiblesses, et quelque part ce dernier en était un peu rassuré. Mais d’un autre coté, c’était dangereux qu’Abban le voie comme ça. Il n’aimait pas mentir à son entourage, et Abban, son tout récent ami, lui avait quand même livré son passé. Il ne voulait pas le trahir. Soupirant, il consentit à s’expliquer :

- Je veux dire, c’est trop beau pour moi. Je ne le mérite pas.

Timoé se voulait convaincant.

- Quoique tu en dises, tu ne me connais pas encore suffisamment pour pouvoir dresser un tel portrait.

Cette phrase avait peut-être été dite d’une façon un peu méchante, mais au départ elle était loin d’avoir ce but. Tim avait simplement dit ce qu’il croyait, un peu brusquement, certes, mais c’était toujours mieux que de passer par milles détours hypocrites.

Encore une fois, chose qui était devenue habituelle, Tim plongea dans les yeux ardents de son compagnon. Peut-être se trompait-il, mais Abban avait l’air heureux. Bon, évidemment, il avait presque toujours l’air heureux mais là il y avait un soupçon de gaieté en plus, une petite touche d’un petit quelque chose qui brillait davantage qu’à l’accoutumée.

Etait-ce ses compliments qui le rendaient ainsi ?

Pourtant, il devait en avoir l’habitude. Abban était réellement un virtuose, et il avait dû recevoir quelques lettres admiratives de professionnels de la musique, d’une importance supérieure au modeste avis de Tim car écrites par des gens du métier. Timoé comprenait qu’il se sente flatté, il en avait toute les raisons, mais vraiment qu’est-ce que ses sentiments pouvaient apporter à sa musique de constructif ?

Il l’écouta attentivement. Ainsi donc, il était possible d’apprendre à jouer du piano comme cela ? Les gens qui devaient jouer aussi bien devaient se compter sur les doigts d’une main. C’était sûr, c’était vraiment un don.

- Tu as appris le solfège tout seul, aussi ?

Cette question avait toute son importance, car si Abban répondait oui, elle constituerait un véritable point d’attache entre eux, et Tim ne se sentirait plus si éloigné, si inférieur, à cet ange musicien.

Il esquissa un léger sourire.

- C’est gentil, d’avoir essayé d’inventer mon portrait. Merci. Tu fais souvent ça ?

Que de questions ! Tim songea qu’Abban pourrait se reconvertir en peintre. Ainsi, il dessinerait les gens et pourrait apposer une mélodie sur leurs visages. Cela se vendrait, assurément !
Timoé observa Abban se relever et venir vers lui. Son charme exotique emplissait la pièce, et la lueur fauve de ses yeux hypnotisait le blond. Plus qu’à tout autre moment, Abban s’était fait envoûtant et Tim, inconsciemment, redoutait cette nouvelle attitude.
Comme l’enfant qui a fait une bêtise, on sentait qu’il allait se passer quelque chose, et Timoé avait bien peur de savoir laquelle. Il ne voulait pas, surtout pas, mais il n’arrivait pas à parler, maintenu en place par ce regard de jais, par ces yeux de panthère.

Le temps avait l’air de s’allonger entre chaque pas du brun. C’était une attente insupportable. Timoé était un peu impatient, mais il tenait tant à Azrakel qu’il se sentait mal. Il aurait voulu se dérober, chose impossible de toute façon car le mur n’était pas si loin derrière.

Alors, il se laissa faire, et entremêla sans s’en rendre comptes ses doigts à ceux d’Abban. Il avait baissé les yeux, et avait délicatement goûté à la caresse sur ses lèvres. C’était bon et plaisant, mais d’un autre coté, il n’était vraiment pas bien. Son visage pâle avait pris une adorable couleur rosée. Il était un peu honteux. Bien malgré lui, son cœur restait fidèle au bassiste.

Le brun se recula, et le silence s’installa. Un silence un peu lourd. Abban avait détourné les yeux, Tim s’en doutait, et pour sa part il ne voulait pas relever la tête.

- …

Pourquoi, alors que cela faisait à peine quelque heure qu’ils s’étaient rencontrés, Abban se laissait-il aller à ce désir impulsif ? Pourquoi fallait-il qu’il gâche ce qui avait si bien commencé ?

Le blond soupira. Il remonta finalement ses yeux sur Abban, pour le trouver bien embarrassé. La colère que ce dernier semblait attendre ne venait pas. Au contraire, Tim avait décidé de rester très calme, de ne montrer aucune agressivité, parce que d’abord il n’en avait pas envie –il faut dire que le baiser n’avait pas été des plus déplaisants- et parce qu’aussi il ne voulait pas gâcher leur début de relation d’amitié, même s’il faudrait oublier l’incident.
Timoé murmura d’une voix tranquille.

- Ecoute, je pense qu’il est tant que j’y aille. Cette musique m’a peut-être trop monté à la tête. Je me sens un peu ivre.

Ca, bien sûr, c’était l’excuse. Il aimait beaucoup la musique classique et si ça ne tenait qu’à lui, il serait bien resté à l’écouter toute la journée.
Plantant son regard bleu qui s’était fait orageux dans celui de son compagnon, il ajouta, toujours avec une expression parfaitement impassible.

- Je ne suis pas libre, Abban.

Et ça, c’était le petit mensonge qui allait avec. Il n’était pas prés de se détacher d’Az, car il en était désespérément et fatalement tombé amoureux. Il avait traversé le monde pour le rejoindre ! Du coup, il préférait dire qu’il était pris, même si ce n’était pas vrai, pour éviter que les accidents du genre d’un malheureux baiser se reproduisent.

Timoé inclina légèrement la tête, pour dire au revoir, et lança en japonais :

- Heureux de t’avoir rencontré. J’espère qu’on se recroisera.

Avant de prendre la porte et de disparaître quelque part dans le loft, sans demander son reste.
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Abban MacElstair
Lofteur ( 19 ans 1/2 )



Inscrit le : 22 Déc 2007
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MessageSujet: Re: "Dessine-moi un mouton"   Mar 19 Fév - 12:27

C'était une étude Schumann qu'il connaissait bien et qu'il avait l'habitude — non par mépris pour l'œuvre mais parce que, simplement, il la connaissait bien, et depuis longtemps, et qu'elle faisait, en quelque sorte, partie de ses fondements musicaux — de jouer machinalement, lorsque, devant le clavier d'un piano, il ne ressentait ni l'envie ni le besoin de créer ou que, comme cette fois, la force lui manquait. Ils n'étaient pas rares, ces moments de langueurs, de silence et d'immobilité — excepté, bien sûr, le mouvement de ses doigts, facile et mécanique, sur les touches de l'instrument — dans lesquels tout son être s'affaissait, comme s'il avait été une toile soumise longtemps à une trop rude tension, et dont désormais les fibres, de guerre lasse, se relâchaient, sans considération du rôle qu'elles pouvaient avoir à tenir (se laisser gonfler par le vent) ni de l'environnement dans lequel elles pouvaient être (un navire, une plage, une corde à linge), et bientôt elles n'existaient plus que mollemment, par accident presque (sans conviction), étalées en un drap confus sur le sol (herbe, bois, sable), et elles ne faisaient guère plus que renvoyer, à l'esprit des vieillards, l'impression, certes constante mais ainsi (paradoxalement) revigorée, de la mort prochaine, comme si le sursaut ultime qui les (les fibres) avaient conduites à l'épuisement avait été, volontairement ou non, une métaphore, poétique et discrète, du temps qui passe.

Cela faisait plusieurs dizaines de minutes, désormais, que Timoé était parti. Abban jouait, encore et encore, inlassablement, la même partition. La répétition des mêmes notes faisait en lui un effet proprement extatique — non qu'il fût baigné d'une quelconque jouissance mystique, que son état présent rendait de toute façon presque impossible, mais qu'il y connût l'extase, c'est-à-dire l'impression, ici salvatrice, de sortir de son corps, ou plus exactement, pour son cas particulier, de fuir son corps et son esprit — à qui il devait de n'avoir pas eu encore un de ses formidables mouvements de colère, dont il avait, dès le départ — qu'il avait trouvé, en quelque sorte, trop calme, et même un peu faux ou hypocrite, en tout cas décevant ; Abban aurait voulu au moins un éclat de colère, et au lieu de cela il avait l'impression de laisser son camarade tout à fait indifférent, comme si rien en lui (Abban) n'éveillait chez lui (Timoé) la moindre réaction qui dépassât la simple et sereine conversation, le refus mesuré et poli, que lui (Abban) trouvait sinon déplacé (mais les convenances n'avaient rien à voir avec leur situation) du moins insultant — de Timoé, craint la manifestation, non qu'il eût peur pour lui-même des effets de sa frustration, mais il songeait que, au plein de ses emportements, il pouvait fort bien se montrer possessif et dangereux, et malgré ce qu'il venait de lui faire — et dont il le tenait, malgré tout, pour responsable, tant il lui semblait évident que, dans ces circonstances, cela relevait un peu, de la part de Timoé, d'une décision volontaire et raisonnable, aussi absurde que cela lui aurait paru s'il avait envisagé froidement la situation —, le musicien ne désirait pas blesser (physiquement) la personne à laquelle il tenait tant, même si cet attachement était le produit subit et délicat à comprendre d'une passion qui, si elle lui avait semblé d'abord claire et limpide, lui était maintenant difficile à comprendre.

Peut-être s'en voulait-il de l'avoir laissé partir, sans même lui répondre ni esquisser un geste pour le retenir, se contentant de rester froidement immobile, dans un air non pas de désolation mais de mélancolie profonde, presque pathologique, comme si lui-même avait été, l'espace d'un instant, incapable de se laisser emporter par un sentiment qui ne se rattachât pas étroitement au désespoir. Comme souvent les amants éconduits, Abban songeait que s'il avait manifesté un peu de plus de violence (virilité), les choses eussent pu se passer différemment, songeant presque que Timoé, en quelque sorte impressionné par sa force physique, se serait laissé conformer à ses vœux, par l'effet (pervers) d'une soumission volontaire, à laquelle Abban ne croyait cependant pas, mais à laquelle, dans le même temps, il aurait été disposé à accorder tout son crédit si elle avait pu lui ramener l'homme qu'il aimait et qui venait de le fuir.

Une nouvelle fois, il avait fini de jouer l'étude, et une nouvelle fois, il la reprit du début. Peu à peu, par cet artifice, il avait réussi à endormir en lui toute espèce de pensée, et maintenant il ne songeait plus à rien, si ce n'était, de temps à autre, sous la forme d'une impression fugace et à peine sensible, au visage de Timoé, mais comme figé hors des dernières circonstances de ce qui n'avait été (mais cela il n'y songeait pas) somme toute que leur première rencontre, parce qu'il ne voulait (ne pouvait) surtout pas se rappeler son calme final, et son soupir, peut-être l'instant à ce jour le plus douloureux de sa vie.

Les heures défilèrent de la sorte, jusqu'à ce que la nuit tombât, sans que personne ne songeât à venir le déranger dans cette salle de musique, qu'il s'était approprié, et qui maintenant lui aurait fait horreur, s'il avait pris la peine d'arrêter de jouer et de la considérer, parce qu'elle se retrouvait chargée de son échec, et en quelque sorte responsable de ce dernier ; d'autant plus, comme il l'avait d'abord nerveusement songé, que si la musique (la sienne) n'avait produit aucun effet sur Timoé (et il devait le croire à cause du refus de ce dernier) il ne voyait pas ce qui pourrait en produire, aussi jugeait-il son cas désespéré, et continuait-il à jouer.

La pensée de la fatigue ne parvînt pas même à le tirer de son état, qui n'était guère différent d'un point de vue purement intellectuel du non-être, parce qu'il se contentait d'exister en mouvement, comme une mécanique, certes perfectionnée et filandreuse mais une mécanique tout de même. La fatigue l'emporta tout à fait, et au milieu de l'étude de Schumann, ses paupières, soudainement lourdes, se refermèrent, et son corps, soudainement flasque et dépourvu de toute mobilité, se laissa couler, un peu comme un liquide, au bas du tabouret, sa tête heurtant, avec un choc un peu sourd, le plancher de l'estrade sur laquelle on avait posé le piano, choc dont il n'eut à tirer, par la suite, aucune séquelle, mais qui le laissait pour l'instant, endormi ou plutôt inconscient, dans une attitude foncièrement poétique, mais de cette poésie ignorée, parce qu'elle n'est ni vue ni lue, comme lui-même n'était pas aimé, poésie, donc, esseulée dans la salle du musique, aux murs couverts d'affiche, contre lesquels reposaient des instruments, parfois signés, ou contre lesquels, on (lui ?) avait poussé des tables, couvertes de partitions aux motifs compliqués, qu'il était le seul à comprendre, lui, Abban MacElstair, le génie.


[Fin de la rencontre]
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